samedi 24 juin 2017

L'art de la guerre en Australie

Albert Le Souef (1828 - 1902)
Depuis l'été dernier, j'ai en projet de travailler sur un sujet curieusement négligé, celui des conflits armés dans l'Australie aborigène. Mais, en raison de différentes sollicitations, je n'ai pu passer des intentions aux actes que tout récemment.
La première étape de ce chemin, qui s'annonce long, est la collecte des données. Je dois éplucher des centaines de références bibliographiques pour trouver des éléments sur la question, en particulier ceux dont je suis le plus friand : des témoignages directs décrivant des affrontements entre Aborigènes et fournissant des informations de première main tant sur les techniques militaires que sur les dimensions sociales du phénomène. J'ai déjà eu plusieurs occasions, dans ce blog, de citer de telles sources (voir par exemple ce billet, celui-ci, ou encore celui-là, mais pour les semaines à venir, je tente de dresser un inventaire qui soit le plus large possible ; c'est un travail de bénédictin, avec quelques fausses pistes (certains commentateurs, anciens ou modernes, n'hésitent pas à grossir les faits, voire à les inventer) et quelques frustrations, beaucoup de documents étant indisponibles en France. Mais, magie d'internet, il est tout de même possible de commander (souvent, en Australie) les livres les plus alléchants, et de récupérer des numérisations d'ouvrages ou d'articles anciens – sur ce point, il faut par exemple signaler que l'Australie a numérisé en mode OCR une partie considérable des journaux et magazines publiés depuis leur création, et ces documents sont centralisés sur un site unique. Il y a donc moyen d'accéder à une masse de données considérables, qui plus en effectuant des recherches sur le contenu. De ce point de vue, la France en est encore au pigeon voyageur...

dimanche 11 juin 2017

Quelques réflexions sur le « mode de production domestique »

Avertissement : ce billet s'inscrit dans une recherche menée sous l'impulsion d'une collègue économiste, à propos des théories défendues par le courant du « féminisme matérialiste », en particulier de Christine Delphy. Il s'agit de remarques préliminaires, que je rends publiques au cas où quelques lecteurs soient intéressés, voire souhaitent compléter ou critiquer. J'insiste sur la nécessité de prendre les lignes qui suivent avec toute la distance nécessaire – je suis conscient de l'insuffisance de certaines formulations – d'autant qu'à l'heure où je les écris, je n'ai pas accès aux textes de C. Delphy elle-même, mais seulement à des sources secondaires.
Au début des années 1970, une manifestation du MLF
dont Christine Delphy était une des principales animatrices

Le « mode de production domestique »

Dans les années 1970, constatant que le marxisme traditionnel était aveugle – ou borgne – à la situation spécifique des femmes dans la société capitaliste, C. Delphy avait développé un argumentaire plaçant cette question au centre de son analyse. Selon elle, les femmes n'étaient pas seulement dominées, mais également exploitées dans le cadre du travail domestique ; en cela, le marxisme fournissait un outil d'analyse irremplaçable à un féminisme qui se voulait matérialiste. Mais ce même marxisme avait échoué à reconnaître que cette exploitation ne pouvait être réduite, ou subordonnée, à celle de l'ensemble des salariés par les capitalistes. Les femmes étaient donc victimes d'une exploitation spécifique ; à l'antagonisme de classe entre capitalistes et prolétaires, se superposait un autre antagonisme de classes entre hommes et femmes ; au mode de production capitaliste s'articulait un mode de production dit « domestique », l'un n'étant ni subordonné, ni réductible à l'autre. Ces innovations théoriques allaient évidemment de pair avec des choix politiques revendiqués : si les femmes formaient une classe exploitée par celle des hommes, alors elles devaient s'organiser de manière spécifique – ce que mit en pratique le MLF, dont C. Delphy était une des fondatrices. Sur le plan théorique comme sur le plan pratique, le féminisme matérialiste se tenait donc à égale distance du féminisme bourgeois (indifférent à la question de l'exploitation, celle des femmes comme celle des prolétaires en général) et du mouvement ouvrier (qui dissolvait l'opposition entre hommes et femmes dans celle des capitalistes et des prolétaires).
Je le répète, les lignes qui suivent ne prétendent pas être une évaluation générale de cette thèse, mais simplement apporter quelques éléments, en particulier sur le plan théorique, concernant l'existence de ce « mode de production domestique ».

mardi 30 mai 2017

Une brève histoire de l'anthropologie (Florence Weber) :
un compte-rendu de lecture dans L'Homme

Il y a quelques semaines, la revue L'Homme a publié dans son numéro 117 mon compte-rendu de lecture du livre de Florence Weber, Une brève histoire de l'anthropologie. Je le reproduis ici :
Produire une histoire qui restitue les multiples dimensions d’une discipline aussi vaste et ancienne que l’anthropologie sociale tient de la gageure et ce, d’autant plus si le format de poche de l’édition impose à cette histoire d’être « brève ». C’est pourtant le défi que relève avec brio Florence Weber. L’écriture, simple et directe, évite tout jargon et toute obscurité rebutante ; le propos, appuyé sur une solide érudition, n’en est pas moins très riche et intéressera tant le spécialiste que le profane.
Étant donné ses axes de recherches, le choix opéré par l’auteure ne surprendra guère : cette histoire s’organise au travers de la question-clé de l’enquête : dans quels contextes le savoir anthropologique s’est-il constitué ? Quelles méthodes, quelles pratiques ont-elles été mises en place, par la volonté de leurs promoteurs ou par la simple force des choses ? Comment les conditions de l’enquête ont-elles influencé les savoirs et leur perception ? Quelles démarcations et rapprochements avec les autres disciplines scientifiques ont marqué les différentes périodes ? Telles sont quelques-unes des nombreuses questions abordées au cours de l’ouvrage, qui se présente beaucoup moins comme une histoire des théories anthropologiques que comme une histoire de l’enquête ; plus exactement, la première n’est traitée qu’au travers du prisme de la seconde.

vendredi 19 mai 2017

L'étrange cas Tutchone

« Saviah, chef des Kutcha-Kutchin », dessin de J. Richardson, 1851
Les Kutchin étaient les voisins des Tutchone et partageaient l'essentiel
de leur culture et de leurs structures sociales
J'ai souvent consacré des billets aux sociétés qui, au regard des régularités générales, paraissent marginales ou exceptionnelles, celles dont on est obligé de se demander si elles ne sont que des accidents de l'histoire, ou si elles révèlent que quelque chose de plus profond a échappé à notre compréhension.
J'avais repéré les Tutchone depuis assez longtemps : dès la première édition de mon Communisme primitif, je signalais que l'anthropologue canadien Dominique Legros considérait que ces chasseurs-cueilleurs nomades du Grand Nord américain, qui étaient assez fortement stratifiés et pratiquaient l'esclavage, violaient le théorème selon lequel c'est le stockage qui provoque la naissance des inégalités socio-économiques. Je n'avais malheureusement pas pu creuser le sujet car il est très difficile de se procurer les textes de D. Legros. Ceux-ci, en particulier son principal article (« Réflexions sur l'origine des inégalités sociales à partir du cas de Athapaskans tutchone », Culture II-3, 1982), ont été publiés dans des revues académiques qui n'ont jamais été numérisées et qui sont très difficiles à trouver en France, et je ne dois qu'à un Maurice providentiel d'avoir pu mettre la main sur l'article où il menait cette discussion. Quelques semaines après qu'il m'a transmis ce texte, je trouve enfin le temps de me pencher dessus et de le discuter.

mardi 9 mai 2017

« Qu'est-ce que la science pour vous ? » sur France Inter

Dans l'émission « La tête au carré » du 5 mai dernier, était invité Marc Silberstein, directeur des éditions Matériologiques. Il parle du dernier ouvrage publié par ses soins, Qu'est-ce que la science pour vous ?, auquel j'ai eu le plaisir de collaborer.

C'est entre la 30e et la 41e minute :

dimanche 7 mai 2017

Samedi 13 mai, une conférence-débat

Samedi prochain 13 mai, à 17h, j'aurai le plaisir de présenter mon Profit déchiffré (un peu) et les principaux concepts de l'économie marxiste (beaucoup), dans une conférence-débat organisée par l'association Table Rase.
Qu'on se le dise !

vendredi 5 mai 2017

Un point d'actualité

Il s'est écoulé un temps assez inhabituel depuis mon dernier billet. Non que j'aie abandonné ce blog, ou pire encore, l'anthropologie sociale – au contraire, devrais-je dire. En fait, divers travaux m'ont occupé de telle sorte que j'ai dû m'y consacrer sans guère de répit.
En tête de ces tâches aussi chronophages qu'anxiogènes, le chapitre « Anthropologie » que je devais livrer pour le projet de Handbook of Marxism (« Manuel de marxisme », pour lequel je propose comme slogan « un manuel pour intellectuels ») prévu pour publication aux éditions Sage en 2018.
Ecrire 50 000 caractères sur un sujet aussi vaste et aussi peu délimité soulève déjà bien des questions. De quoi, de qui, faut-il parler ? Quels auteurs faut-il mentionner (avec, d'un côté, le risque d'oublier des contributions importantes, de l'autre celui, sans doute pire, de transformer le texte en un catalogue superficiel de références savantes où aucune idée n'est réellement développée) ? Quelle place accorder à des contributions – celle de Testart, en particulier – qui se situent en-dehors du marxisme, mais dont celui-ci pourrait se nourrir avec grand profit ?
Ces interrogations se doublent de celles qui portent sur les attentes du comité éditorial, avec lequel j'ai eu assez peu d'échanges préalables. Le « marxisme » est devenu un drapeau très large, et dans le monde universitaire il n'est pas rare qu'il recouvre de bien étranges idées. Quoi qu'il en soit, comme il n'était évidemment pas question que je change quoi que ce soit à ce que je voulais écrire en tenant compte d'un tel paramètre, après de longues semaines passées à lire, et à relire, différents travaux qui pouvaient nourrir mon inspiration, j'ai fini par sauter le pas et accoucher d'un texte dont j'espère qu'il présente un peu d'intérêt. On attend donc à présent le retour du comité éditorial... Naturellement, je posterai sur ce blog la version française du chapitre lorsque celui-ci aura été définitivement accepté.
Je profite de l'occasion pour annoncer également la parution, dans un prochain numéro de la revue Artefact, de mon article sur les déterminants socio-économiques du passage aux paiements : en s'appuyant sur les quelques cas de société sans stockage alimentaire ayant développé des inégalités de richesse (Calusa, Asmat), je propose l'hypothèse que le passage aux paiements (de mariage ou de meurtre) aurait été causé par l'existence, sur une certaine échelle, de biens particuliers, que j'appelle les biens W, et dont les stocks alimentaires ne sont qu'un cas particulier. J'ai eu également des nouvelles plutôt encourageantes de mon travail critique sur la « théorie du surplus », proposé dans une revue particulièrement difficile d'accès. Les premiers avis semblent positifs, mais un expert extérieur a été sollicité... suspense.
Je compte toujours me plonger dans les délices des guerres aborigènes en Australie pour rassembler la matière d'un prochain bouquin... mais auparavant, il me faudra régler deux questions d'économie politique : la première, une revue académique a accepté de publier un article tiré de mon Profit déchiffré, sous réserve que j'y apporte quelques modifications. La seconde, un peu dans la même veine, tient à un projet de co-écriture d'un article sur  la question du travail domestique, de son statut théorique et des raisonnements qui en ont été tirés dans les travaux féministes. Si l'on ajoute à cela le fait que je compte bien, parallèlement, alimenter ce blog, on voit que je n'ai pas d'oisiveté exagérée en perspective.
Pour clore ce billet en forme de bulletin d'actualité, je propose une image attrapée sur les réseaux sociaux, et dont chacun pourra apprécier la pertinence en ces temps de mauvais vents politiques et idéologiques.



samedi 8 avril 2017

Note de lecture: La demeure des esprits (Tobias Schneebaum)

Ce livre, paru initialement en anglais sous le titre Where the Spirits Dwell, est un récit issu des différents séjours qu'un globe-trotter féru d'art et de découvertes, Tobias Schneebaum, passa en pays Asmat, sur la côte sud de la Nouvelle-Guinée dans les années 1970.
Après une première visite en 1973 et un coup de coeur pour l'art si particulier de cette région, T. Schneebaum repartit obtenir les diplômes nécessaires et revint entre 1975 et 1981, chargé de constituer un musée local.
Au cours de ces années, il a fréquenté les seuls Occidentaux à vivre de manière permanente au milieu des Asmat : les missionnaires catholiques membres de l'ordre des Croisiers, présents depuis le milieu des années 1950. Ceux-ci sont ainsi campés au travers de quelques portraits plutôt chaleureux (même si l'ambiguité de leur action vis-à-vis des Asmats est soulignée : les missionnaires apparaissent à la fois comme les défenseurs de cette population vis-à-vis des empiétements et des prévarications des affairistes étrangers et de l'État indonésien, et comme les farouches adversaires de bon nombre de coutumes locales, au nom de la morale chrétienne). En ce qui me concerne, j'ajoute que ces portraits prennent une saveur particulière, puisque ces derniers mois, j'ai passé d'assez longues heures à éplucher les écrits de ces missionnaires, qui forment la principale, sinon la seule, source ethnographique sur cette région. J'avais ainsi l'impression de redécouvrir les figures familières de Frank Trenkenshuh ou d'Alphonse Sowada – dont j'ai appris qu'à 36 ans, il fut le plus jeune évêque jamais nommé par l'Église – sous un angle nouveau et assez inattendu.
Publié dans une collection de poche, le récit de Schneebaum est écrit dans une langue très simple, directe et accessible, et ce n'est pas la moindre de ses qualités. On est à mille lieues du jargon technique ou pédant affectionné par certains anthropologues professionnels, et le livre se dévore tel une suite de souvenirs de voyages ou d'exploration.

mardi 28 mars 2017

Parution : Qu'est-ce que la science pour vous ?

Vient de paraître aux éditions Matériologiques, et sous la houlette de Marc Silberstein, un livre auquel j'ai eu le plaisir de collaborer, parmi une cinquantaine d'auteurs : Qu'est-ce que la science pour vous ?
Le défi proposé était original : il s'agissait, dans une brève contribution, de livrer un rapport personnel avec la science. Je me suis donc laissé aller à l'exercice... et laissé aller tout court, en rédigeant un texte mi-sérieux, mi-parodique, autour d'une métaphore textile (qui m'interdira, dorénavant, de prétendre que je travaille sans filer).
Le titre navrant de cette contribution qui ne l'est pas moins :

jeudi 23 mars 2017

Une conférence à Toulouse

Hier, j'étais à Toulouse pour une conférence à deux voix avec Jean-Marc Pétillon, à propos de l'histoire et de la préhistoire de la domination masculine. Chapeau aux organisateurs – l'Université Populaire de Philosophie –, avec une organisation au millimètre, une salle comble (peut-être 150 personnes ?) et un débat de très bonne qualité (pour ce qui est des questions ; il ne m'appartient pas de juger les réponses...)
L'association, qui organise très régulièrement de telles conférences, devrait mettre prochainement en ligne le podcast de la soirée.
Merci encore !